Sur les pentes ensoleillées de la Sicile occidentale, un cépage discret mais omniprésent fournit la majeure partie du raisin blanc cultivé dans l’île : le Catarratto. Longtemps cantonné au rôle de cépage de masse pour le Marsala, il s’impose désormais en monocépage dans des cuvées soignées qui révèlent sa fraîcheur et sa minéralité. Cette deuxième étape de notre série dédiée aux cépages italiens explore les deux sous-variétés du Catarratto Bianco – Nostrale et Latino –, leur géographie sicilienne, leur vinification et les accords mets-vins qui les mettent en valeur, dans une approche mesurée de la dégustation.
Catarratto Bianco Nostrale et Catarratto Bianco Latino : un cépage, deux sous-variétés
Le Catarratto Bianco est un cépage à baie blanche cultivé en Sicile depuis des temps immémoriaux. Son nom, qui évoque l’abondance, témoigne de son rendement généreux et de sa diffusion massive dans le vignoble insulaire. Pendant des décennies, il a constitué la première variété blanche d’Italie en termes de surface plantée, et reste aujourd’hui parmi les cépages blancs les plus répandus au monde. La Sicile concentre l’essentiel de sa production, principalement dans les provinces de Trapani, Palerme et Agrigente, sur des terroirs argilo-calcaires bénéficiant d’un climat méditerranéen marqué.
Les ampélographes distinguent deux sous-variétés principales, le Catarratto Bianco Comune (parfois dit Nostrale) et le Catarratto Bianco Lucido (proche du Latino). Cette distinction porte sur des nuances morphologiques – feuille, grappe, baie – et sur le comportement viticole, mais il s’agit bien d’une même grande variété. Le Catarratto Comune se concentre dans la zone de Trapani, où sa teneur en sucre relativement élevée le rend particulièrement adapté à la production du Marsala, vin muté traditionnel de l’ouest sicilien. Le Catarratto Lucido, à teneur en sucre plus modérée, prédomine autour d’Alcamo, où il sert de base à des vins blancs secs et frais, dont la DOC Alcamo, parfois appelée Bianco d’Alcamo.
Avant que le Grillo ne s’impose au XIXᵉ siècle, sous l’impulsion du négociant anglais John Woodhouse, comme cépage star du Marsala, le Catarratto régnait seul ou en assemblage avec l’Inzolia sur cette appellation emblématique. Il continue de jouer un rôle central dans les Marsala traditionnels, notamment dans les versions ambrées et grenat élevées en cascade selon le système solera-criadera. Cette double vocation – Marsala et vins secs – fait du Catarratto un cépage caméléon, capable de profils très différents selon le terroir et la vinification.
La Sicile, terre d’élection d’un cépage solaire
Le climat sicilien est l’un des plus favorables d’Europe à la viticulture méditerranéenne. Les étés y sont chauds et secs, les hivers doux, l’ensoleillement élevé, et les précipitations rares mais concentrées sur l’hiver et le printemps. Les vignes du Catarratto poussent généralement à des altitudes comprises entre 100 et 600 mètres, sur des sols calcaires, marneux ou volcaniques selon les zones. Cette diversité géologique se traduit par une mosaïque de profils sensoriels, du Catarratto le plus charpenté de la côte trapanaise au Catarratto plus tendu et minéral des coteaux d’altitude.
La conduite traditionnelle de la vigne, en gobelet bas (alberello), encore visible dans les vignobles familiaux du Trapanese, protégeait les ceps des vents marins et limitait l’évapotranspiration estivale. Les plantations modernes en cordons palissés ont permis une mécanisation partielle, mais beaucoup de vignerons défendent l’alberello historique pour la qualité de raisin qu’il produit. Les rendements traditionnels du Catarratto pouvaient atteindre des niveaux élevés, mais la nouvelle génération de producteurs siciliens privilégie des rendements plus modestes pour concentrer arômes et structure.
Le Catarratto est l’un des cépages porteurs de la renaissance qualitative des vins siciliens entamée à la fin du XXᵉ siècle. Aux côtés du Grillo, du Nero d’Avola et du Frappato, il a participé à la refonte de l’image du vin sicilien, longtemps perçu comme un vin de cuve sans nuance. Une dynamique comparable se lit ailleurs dans le sud de la péninsule, par exemple avec l’Aglianico, grand cépage rouge du Mezzogiorno, longtemps sous-estimé avant son retour qualitatif. Aujourd’hui, des cuvées ambitieuses, vinifiées en amphore, en barrique ou sur lies fines, démontrent un potentiel qualitatif que peu de dégustateurs soupçonnaient il y a trente ans.
Profil sensoriel du Catarratto vinifié en sec
La couleur d’un Catarratto sec va d’un jaune paille brillant, ponctué de reflets verts dans les jeunes millésimes, à un jaune doré dans les versions élevées en bois ou tardivement vendangées. Au nez, le vin se distingue par sa fraîcheur : on y perçoit des notes de chèvrefeuille, de citron, de fleur d’oranger, parfois de pomme verte ou de pêche blanche selon la maturité du raisin. Une touche herbacée discrète, parfois comparée par certains dégustateurs à celle du Sauvignon Blanc, signe les vinifications conduites sur fruit, sans excès thermique.
En bouche, le Catarratto présente un bon corps et une structure équilibrée, avec une acidité moyenne à soutenue selon le terroir. La finale révèle une pointe de piquant et de sapidité qui évoque les herbes sauvages méditerranéennes – fenouil sauvage, origan, thym – plantes omniprésentes dans le maquis sicilien. Cette signature aromatique dépend largement du moment de la récolte et de la rapidité du pressurage : un Catarratto vendangé à pleine maturité, vinifié à basse température, sur lies, conserve un fruit éclatant ; un Catarratto poussé à des rendements élevés et fermenté à chaud donne un vin plus neutre, sans grande personnalité.
Les vinifications les plus intéressantes explorent aujourd’hui plusieurs voies : la macération pelliculaire pour extraire davantage de précurseurs aromatiques ; l’élevage sur lies fines, parfois avec bâtonnage, qui apporte du gras et de la complexité ; les fermentations en jarres de terre cuite, dans une réinterprétation des techniques antiques siciliennes. Les versions élevées en barrique restent minoritaires mais peuvent fournir des Catarratto de garde, capables d’évoluer favorablement sur cinq à huit ans.
Le Catarratto et le Marsala : une histoire viticole
Impossible d’évoquer le Catarratto sans mentionner le Marsala, vin muté qui a fait la renommée internationale de la Sicile dès la fin du XVIIIᵉ siècle. Le négociant John Woodhouse, débarqué dans le port de Marsala en 1773, popularise auprès des Anglais cette boisson liquoreuse mutée à l’eau-de-vie de vin, dont l’expédition par bateau exigeait une stabilité élevée. Le Catarratto, par sa générosité et sa richesse en sucre, s’impose comme cépage de base aux côtés de l’Inzolia, avant que le Grillo, créé par Antonio Mendola dans les années 1870, ne le supplante partiellement.
Aujourd’hui encore, la DOC Marsala admet le Catarratto parmi les cépages autorisés pour les versions or et ambrée. Les Marsala vierges, fines, supérieurs et stravecchi déclinent une palette de profils du sec au doux, du jeune au vieilli plus de dix ans. Vin de cuisine pour le zabaione et le tiramisu, mais aussi vin de méditation pour clore un repas de fête, le Marsala mérite mieux que sa réputation domestique. La consommation, comme pour tout vin titrant 18 à 20 % d’alcool, doit rester très modérée et respecter les repères de Santé publique France.
Accords mets et vins : la Sicile dans l’assiette
Le Catarratto sec exprime sa fraîcheur et sa minéralité aux côtés des plats marins de la cuisine sicilienne. Les hors-d’œuvre et soupes à base de poissons s’accordent à merveille avec ses notes citronnées et son corps moyen : pasta con le sarde, soupe de poisson de Trapani, cuscusu trapanese au poisson, brodetto di pesce. Les plats de crustacés – langoustines grillées, gambas rouges de Mazara del Vallo, calamars farcis – trouvent dans le Catarratto un partenaire qui souligne leur douceur sucrée tout en équilibrant leur iode.
Plus surprenant pour un palais nordique, le Catarratto s’accommode aussi du pecorino siciliano à pâte ferme, en particulier d’une version affinée au moins six mois. La sapidité du fromage, ses notes lactiques et sa pointe piquante répondent au piquant herbacé du vin, créant un accord régional cohérent. Les fritures de poissons (fritto misto), les arancini farcis aux légumes et les caponates aigres-douces font partie des autres compagnons traditionnels du Catarratto sec, et s’inscrivent plus largement dans la gastronomie italienne et ses multiples facettes régionales.
Côté température de service, comptez 10 à 12 °C pour un Catarratto jeune, vif et fruité ; 12 à 14 °C pour une cuvée élevée sur lies ou en bois, dont la complexité gagne à ne pas être bridée par un froid excessif. Carafez les versions les plus charpentées une demi-heure avant le service. Les Marsala secs s’apprécient autour de 12 à 14 °C en apéritif, les versions douces autour de 16 °C en accompagnement de pâtisseries siciliennes telles que les cassatelle ou les cannoli.
Tableau comparatif des deux sous-variétés
Pour clarifier la place de chaque sous-variété dans la cartographie sicilienne, le tableau suivant synthétise leurs caractéristiques principales et leur destination dominante.
| Sous-variété | Zone principale | Teneur en sucre | Destination dominante |
|---|---|---|---|
| Catarratto Bianco Comune (Nostrale) | Trapani et alentours | élevée | base du Marsala et vins moelleux |
| Catarratto Bianco Lucido (Latino) | Alcamo et zones proches | plus modérée | vins blancs secs, DOC Alcamo |
Cette répartition n’est pas une frontière étanche : selon les domaines, les choix de vinification et le millésime, un même cépage peut donner des vins très différents. La distinction reste cependant utile pour comprendre pourquoi certaines bouteilles affichent un profil plus tonique et tendu, quand d’autres exsudent un fruit mûr proche de la confiture d’abricots.
Conserver et déguster un Catarratto avec mesure
Les Catarratto secs courants se boivent dans les deux à trois ans après la mise en bouteille, période durant laquelle leur fruit reste éclatant et leur acidité bien profilée. Les cuvées élevées sur lies ou en barrique peuvent évoluer favorablement sur cinq à huit ans, gagnant en notes de fruits secs, de cire d’abeille et d’épices douces. Les Marsala, eux, peuvent traverser des décennies à condition d’être conservés bouteille debout, à l’abri de la lumière et à température fraîche stable.
Comme pour toute exploration œnologique, la dégustation s’inscrit dans une logique de qualité plutôt que de quantité. Un verre soigneusement choisi et accordé à un plat suffit à révéler la singularité d’un Catarratto et à percevoir la trace du soleil sicilien dans le verre. Pour structurer cette analyse sensorielle, on pourra s’appuyer sur une méthode d’évaluation du vin et d’examen gustatif, utile pour décrire couleur, nez et bouche dans un cadre rigoureux. Les recommandations sanitaires françaises rappellent qu’il convient de ne pas dépasser deux verres standards par jour et de respecter des journées sans alcool dans la semaine. Cette approche mesurée s’accorde bien avec l’esprit méditerranéen, où le vin accompagne la table sans jamais l’écraser.
Pour poursuivre cette série dédiée aux cépages italiens, vous pouvez consulter la première partie consacrée au Refosco et à la Cagnina, puis la troisième partie qui explore d’autres variétés régionales emblématiques.
FAQ — Catarratto Bianco
Que signifie le nom Catarratto ?
Le nom Catarratto évoque l’idée d’abondance, en référence au rendement généreux et à la diffusion massive de ce cépage dans le vignoble sicilien. Il s’agit d’un cépage blanc autochtone cultivé en Sicile depuis des siècles, longtemps premier cépage blanc d’Italie en surface plantée. Cette dénomination populaire reflète l’importance économique du raisin pour les paysans siciliens, qui en ont fait l’ossature de leurs vins blancs et du Marsala.
Quelle est la différence entre Catarratto Comune et Catarratto Lucido ?
Le Catarratto Bianco Comune, parfois nommé Nostrale, se concentre dans la zone de Trapani et présente une teneur en sucre élevée, ce qui le destine plutôt au Marsala. Le Catarratto Bianco Lucido, proche du Latino, prédomine autour d’Alcamo avec une teneur en sucre plus modérée, mieux adaptée aux vins secs comme la DOC Alcamo. Il s’agit néanmoins de deux sous-variétés très proches d’un même cépage.
Le Catarratto entre-t-il dans la composition du Marsala ?
Oui, le Catarratto figure parmi les cépages historiques du Marsala, aux côtés de l’Inzolia et, depuis le XIXᵉ siècle, du Grillo. Avant l’introduction massive du Grillo, le Catarratto était souvent utilisé seul ou en assemblage avec l’Inzolia. La DOC Marsala l’admet toujours pour les versions or et ambrée. Sa richesse en sucre et son alcool potentiel élevé en font un cépage particulièrement adapté à la production de ce vin muté traditionnel.
Avec quels plats marier un Catarratto sec ?
Le Catarratto sec se marie idéalement avec les hors-d’œuvre et soupes à base de poissons, les plats de crustacés, les fritures marines et les pâtes au poisson typiques de la Sicile. Il accompagne aussi très bien le pecorino siciliano affiné, dont la sapidité répond à son piquant herbacé. Servez-le frais entre 10 et 12 °C, dans le cadre d’une dégustation modérée respectueuse des repères de consommation responsable.
Le Catarratto est-il un cépage de garde ?
La majorité des Catarratto secs se boivent jeunes, dans les deux à trois ans après la mise en bouteille, pour profiter de leur fruit éclatant et de leur fraîcheur. Cependant, les cuvées soignées élevées sur lies fines, en jarres ou en barrique peuvent évoluer favorablement sur cinq à huit ans, en développant des notes de fruits secs, de cire d’abeille et d’épices douces. Les Marsala vieillis traversent eux des décennies dans les meilleures conditions de conservation.

